mardi 15 janvier 2008

Le Réel, c'est comme le mascara, ça cache pas tout

Je ne pensais pas poster quelque chose en ce début de semaine. Il aura suffi d'acheter le dernier numéro du magazine Générique(s), bonne publication au demeurant, pour me mettre en pétard. En cause : une interview du scénariste-producteur-réalisateur Xavier Durringer, à qui l'ont doit des films comme J'irai au paradis car l'enfer est ici ou encore Chok Dee. C'est bien ? C'est pas bien ? J'en sais fichtre rien et je m'en fiche. Là, le garçon était interviewé à l'occasion du lancement de sa première série sur Canal +, Scalp.
"Il est beau mon réel, il est beau..."
Personnellement, je n'ai pas grand'chose à dire au sujet de la fiction française. J'ai bien aimé Police District, David Nolande et, dans une certaine mesure, Clara Sheller. Central Nuit et Avocats & associés sont respectables. Mais jamais je n'ai vu un épisode de ces séries suscitant chez moi autant de reflexions, d'émotions que Rescue me, Murder one ou Homicide. Jamais je ne me suis dit "Bon dieu, faut faire marcher le magnétoscope, je vais louper ça". En gros, la fiction française me laisse assez indifférent.
Le titre de l'interview de Durringer est "Scalp, c'est du réel pur". Forcément, ça attire l'oeil et ça fait un peu sourire. Depuis une grosse décennie et l'escroquerie PJ, quand on nous vend une série française qui vaut soi-disant le détour, on nous assène très souvent l'argument "regarde coco, c'est du réel". Et là, en gros, on nous ressert ce discours surgelé comme du tout frais (... ou du tout cuit, à vous de voir).
Oh, la belle ânerie !
Durringer vend son affaire. L'inscription de son récit (les tribulations de différents personnages à la Bourse de Paris) dans un contexte historique bien défini (le début des années 90, la Guerre du Golfe), le travail avec un ex Golden Boy pour poser ses bases... pourquoi pas. Le problème c'est que non content de dire une ânerie, il défend son travail avec suffisance. Un mal français fatiguant à la longue.
L'ânerie tout d'abord : sans ménagement Durringer lance qu'avant lui, "il n'y avait jamais eu aucune série sur le monde de la Bourse". Tout faux, Jojo : quand on dit qu'on a regardé beaucoup de séries américaines, c'est pas mal de savoir que Darren Star a produit une série qui s'appelle The $treet. C'était avec Tom Everett Scott et Jennifer Connelly, et cela avait pour thème la vie d'agents de change de Wall Street. Un détail, diront certains. Mais il paraît que la vérité est là-dedans...
Le sentiment de vérité
La suffisance ensuite : le gars en fait clairement des tonnes, et c'en est presque drôle. Allez au hasard, un passage : "tout ce que j'ai écrit dans Scalp me vient d'ambassadeurs, de consuls, de gens de l'armée, j'ai la chance d'avoir des amis hauts placés. Tout ce que vous allez voir dans Scalp est du réel pur".
Si je peux, je regarderai Scalp (on ne sait jamais). Mais se lancer dans des effets d'annonce pareils relève un peu de l'inconscience. Surtout quand on connaît les difficultés avec lesquelles les séries françaises peinent à trouver un ton, une identité. Mais après tout, soit. On a juste envie de dire au bonhomme : "pauvre pomme, c'est pas parce que tu auras dressé la courbe de température de quinze agents de change pendant trois ans que tes histoires seront épatantes !" En bref : "par pitié, ne te trompe pas de combat".
La force des séries US et anglaises, c'est d'avoir su définir des personnages humains (faillibles). Des hommes et des femmes confrontés à des dilemmes moraux crédibles et en proie à des sentiments, des passions décrits avec justesse. Et c'est là que tout se joue. Prioritairement. Plus que tout même.
Bons baisers d'Aaron Sorkin
A la fac, j'ai fait un mémoire sur des séries policières américaines. Son thème était "Quand fiction et documentaire se rencontrent". Ce que j'en retiens ? Que si des scénaristes comme Bochco, Balcer ou Fontana aiment intégrer des "détails vrais" dans leur récit, des situations auxquelles un vrai flic a été confronté, ce n'est jamais que pour asseoir le sentiment de vérité généré par la justesse des émotions décrites. Parce que dans une fiction, tout est affaire de sentiments, d'impressions.
La preuve ultime ? Aaron Sorkin. The West wing, sa série à la Maison blanche, n'est pas réaliste dans sa description de la politique, loin s'en faut. Pourtant, quand, à la fin de la saison 3, le président Bartlet doit donner l'ordre d'abattre un homme politique d'un pays fictif du Moyen Orient qui veut faire exploser le Golden Gate Bridge, on est touché. Bartlet hésite, il est torturé face à ce choix qui heurte ses convictions de personnage humaniste, épris de justice. Pris au piège d'une situation internationale complexe, il finit par donner l'ordre.
Thomas Schlamme, le réalisateur, termine l'épisode sur un plan de l'ombre de Martin Sheen (Bartlet) : il suggère que l'homme d'Etat est lui-même une ombre. Protectrice, surplombant le monde alentour, elle est proche de l'homme sans pour autant qu'on la confonde avec lui. C'est fort. Et, d'une certaine manière, même si tout n'est pas d'un réalisme sans bornes, on y croît. C'est juste.
Pendant ce temps là, en France, avec un certain manque d'humilité, on veut encore asseoir la respectabilité des séries sur leur souci de réalisme "matériel"...
Aux USA, Bochco l'a fait avec Hill Street Blues. Une histoire avec des personnages crédibles et c'était très bien.
C'était en 1981.
Rhâââ... le blog, c'est chouette : ça a un côté catharthique.

Bien à vous,
Benny

2 commentaires:

Yo a dit…

Globalement d'accord. Le réel n'est qu'un prétexte à la mode, une caution que l'on brandit pour gagner en crédibilité. Mais c'est une fausse bonne idée. La fiction américaine n'a pas besoin de cette caution : 24 h chrono ou desperate housewives, pour citer deux séries emblématiques, fonctionnent et cartonnent mais l'on est loin, très loin, du réel (ou alors on vit pas dans le même monde). Même constat en France : je suis tombé par hasard sur Les Oubliées (samedi soir, France 3) : c'est remarquable et une part de sa réussite vient justement de sa perversion du réel, de l'introduction d'une part d'irrationnel, d'inquiétante étrangeté comme disait je sais plus qui. Bref, une très bonne fiction française, qui n'est jamais meilleure, du reste, que lorsqu'elle ne s'évertue pas à singer la fiction américaine.

Yo

Benny a dit…

Je n'ai pas vu Les Oubliées, je l'ai raté. Mais c'est vrai que quand les chaines françaises font dans le copier/coller, c'est loin d'être probant. L'Hôpital, qui s'inscrivait dans la même veine que Grey's Anatomy sur TF1, en est le plus retentissant échec.